Germination

22 Oct 2020

Festival Les jours sont contés

un texte de Céline Jantet

C’est début octobre. Un lundi matin.
Je claironne dans l’entrée que ça y est, je pars! Je serre fort mes filles, en leur disant que je vais m’ennuyer d’elles. (Mais ça va me faire un break…) Qu’elles s’amusent bien avec leurs ami.es, hein! (On prendra du retard dans les devoirs, pas grave…) Je rassure leur père, ce n’est pas encore la saison des grippes, ça va bien aller. (C’est automatique, à chaque fois que je pars, les microbes débarquent.)

Je passe prendre Étienne, j’ai emprunté une auto – c’est Étienne qui a fait la conception sonore de Filles de Cassandre. On s’en va mettre en espace notre création sonore pour une installation chez Sporobole et une présentation live dans le cadre du festival Les jours sont contés. Je baisse le son de la radio. (Hmm, une infectiologue parle de l’impact du réchauffement climatique sur les maladies infectieuses…) Étienne ne me fait pas la bise parce que sa dernière a fait de la fièvre. (Eh m… c’est moi qui vais être malade, tu vas voir!)

On se donne des nouvelles avant de rentrer dans le vif du sujet. La résidence. Filles de Cassandre. L’histoire, encore. Le son, comment. Les spectateurs, où. Est-ce qu’on est sur la même longueur d’ondes? Bref, on parle beaucoup et on n’ouvre pas les fenêtres, pour mieux s’entendre, surtout avec le son de l’autoroute. (Un vrai nid à microbes, yé!)

On arrive chez Sporobole.
On serre la main à toute l’équipe. (Côté microbes, c’est-tu mieux que la bise?) On jase avec Éric de nos plans, Étienne joue machinalement avec un crayon sur le bord de la table. (Le crayon est mordillé, hmm.) Magalie nous fait visiter les lieux. On se tient la porte en passant d’une pièce à l’autre. (Combien y a de germes sur une main? Et sur une porte?)

On arrive dans la salle du haut. Paul est déjà là depuis le matin. Il est inquiet et excité à la fois, c’est le premier jour, c’est normal. Il a l’air fatigué quand même. (Manquerait plus qu’il couve quelque chose lui aussi.) Il aménage un appartement dans la salle, c’est le décor de gpeur.com. Les visiteurs pourront s’y promener et écouter la création à partir des objets de la pièce. (M… ça devient une obsession. Je m’imagine les traces de doigts et les germes partout sur les objets.)

Et la première semaine…
défile dans cette salle blanche. Une page. Un écran. Un écrin. On installe et déplace les haut-parleurs maintes et maintes fois, on installe le pied du Mont-Royal, un désert, une jungle, un fleuve et un village (Enfin, je ne me soucie plus de rien… ou presque. J’ai réécouté en baladodiffusion l’émission avec l’infectiologue. J’ai un fond de mal de gorge.)

Deuxième semaine.
La salle presque vide se remplit. Une femme, puis deux, puis trois… cinq femmes qui trinquent. Qui rient. Qui pleurent. Qui se lèvent. Debouttes contre les white men. Qui marchent. Ensemble. Qui rament. Envers et contre tout. Qui chantent. Leur espoir qu’un jour les femmes décideront par elles-mêmes. Qui regardent la Terre. Je leur souris, leur fais signe de la main. Elles disparaissent. Du vert dans le bleu… l’image résonne une dernière fois. Demain, le public viendra. (Du vert dans le bleu. Bleu de méthylène. Un amas de cellules bleues. De quoi j’ai l’air au microscope? Drôle d’associations d’idées. C’est peut-être l’émission, j’en ai rêvé. Et Filles de Cassandre. Ou ben don’, je fais de la fièvre? Ce soir, j’appelle mes filles.)

L’installation.
Il paraît que des festivaliers viennent écouter les installations. Tous les jours. Marie de la Maison des arts de la parole m’écrit pour me dire qu’elles ont hâte de voir la performance! (Tant mieux, tant mieux. Comment je lui dis que… je suis au lit. Congestionnée. Je tousse en plus à m’écorcher la voix. D’ailleurs j’en ai plus beaucoup. C’est pas l’heure de mes gouttes?)

 

Le jour de la performance.

Étienne conduit.

Tests, essais, tests.

Étienne tapote du clavier plus vite que son ombre. J’arpente, je marmonne.

Sandwich grignoté le midi, souper léger avant la perfo. (Pas très faim, non.)

Paul prend des photos, Nicolas appelle pour s’assurer que tout va bien. (Mais oui.)

 

J’entends les spectateurs rentrer, leur léger brouhaha.
Chacun.e prend place en jasant avec son voisin ou sa voisine. Bougeant les chaises, serrant des mains, agrippant un bras. Déposant leurs traces, de pas, de voix et de cellules vibrant à l’unisson de cette soirée les rassemblant dans ce même espace où tout est tout à coup possible.
Petits signes entre l’équipe de Sporobole et celle de la Maison des arts de la parole. Sophie Jeukens vient me chercher. Elle s’avance, souriante, contente et un peu nerveuse à la fois. Les festivaliers applaudissent. La salle retient son souffle deux petites secondes.
Assez pour mon stress maquillé dans la loge. (Ça va aller, je suis capable.)
La lumière baisse.

Une vague de manifestants nous emporte. On est au pied du Mont-Royal. Ensemble, sous les bannières, on entend passer à côté de nous les femmes qui scandent leur colère. Je raconte comment sont nées les cinq femmes, les Filles de Cassandre. Qui trinquent. On les suit. On a soif dans le désert, on s’agenouille devant la première déesse-mère, on tremble dans la noirceur sous la terre, on est aveuglé.es par la lumière, on passe sous une chute, on fait un radeau, on rame sans ciller, on ramasse des échantillons, on salue les villageoises qui nous arrêtent, on prend des photos, on chante, on a un peu peur, on ne sait pas trop, on plonge, on crie – un long cri qui résonne pour faire entendre notre colère. (Oui, c’est nouveau, ça n’existe que dans cette version.) On se retrouve dans un village, on se met à l’ouvrage, on regarde les Filles de Cassandre embarquer, on les regarde décoller, on attrape un poème qui virevolte, on leur envoie la main, on a le coeur gros, on a à peine eu le temps de les connaître, et les Filles de Cassandre disparaissent.

Quand la lumière revient, on est un peu essoufflé.es, échevelé.es, habité.es.
(Pfiou, on l’a fait.)
On s’applaudit (D’avoir été ensemble, hein?) Un instant précieux.
On a regardé tellement loin derrière l’horizon, au-delà de notre orange verte et bleue. Vers l’avenir.

Je bénis la force d’évocation du son, magnifique avec la force d’évocation du conte. Ça prend parfois d’essayer autre chose, de relever un défi pour pouvoir dire ce qui nous prend au ventre. Un récit d’aventure pour mieux se révolter dans la vie.
Pour laisser quelques traces, habiter, marcher et repartir. À nouveau.

À mille lieues d’aujourd’hui.

 

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