Aracnes. Cranase. Scranae.

16 Oct 2020

Festival Les jours sont contés

un texte de Nadine Walsh

Déjà sur la route pour me rendre à Sherbrooke. Le ciel est verdâtre ce soir-là. Signe des temps qui courent. Je parke mon cheval dans l’écurie de la Maison des arts de la parole, près de la rivière. MikaElle, ma jument, aime regarder l’eau couler.

C’est en descendant l’escalier pour monter à la salle que j’ai mes premiers soupçons. Une étrange soirée se prépare. Comme d’habitude, l’accueil chaleureux des directrices, Sophie et Marie, me réchauffe jusqu’à la moelle. La salle est prête. On attend 116 personnes. Faudra remettre du foin à l’écurie!

Je m’enferme dans ma loge, question de remettre les images de mes histoires dans le carrousel de mon imaginaire et de me redonner une figure humaine. C’est sûr que passer deux heures derrière une jument qui galope à 120 km/h, ça laisse des traces. Puis, 13 minutes avant de monter sur scène, on frappe à ma porte. J’ouvre, des fleurs plein la vue, des roses rouges. Il y en a… beaucoup. Des mains gantées me tendent une enveloppe ainsi que le tas de fleurs et elles filent à l’anglaise dans l’escalier. Je referme la porte. Sur l’enveloppe, c’est écrit : N’ouvrir qu’après le spectacle… Signé : Un ami fidèle.

Je ne reconnais pas l’écriture. Je pose les fleurs, il faut que je me prépare pour conter. Je revérifie mon carrousel d’images, tout est là. Tic tac, tic tac… reste encore 7 minutes. Ce sont toujours les pires minutes de ma vie, celles avant de monter sur scène. Comme d’habitude, je me demande pourquoi je ne suis pas fleuriste! Et l’odeur des roses m’enivre. Je sais que ça porte malchance d’ouvrir une carte avant un spectacle, mais je ne sais ce qui me meut, j’ouvre l’enveloppe:

Je le savais, curieuse que tu es. Tu es maintenant à moi. Tu me raconteras des histoires toutes les nuits jusqu’à la fin des temps et ton cheval va mourir noyé dans les eaux de la rivière. À moins que tu ne me rapportes une captation de Jocelyn Bérubé en live!

Signé: Belzébuth

 

Toc toc toc.

Stand by 2 minutes! me dit Sophie derrière la porte.

Je ne sais plus dans quelle réalité je me trouve. Je regarde par la fenêtre, MikaElle somnole le museau dans l’auge. Des mains lui caressent la croupe. Derrière la porte, j’entends la présentation: Mesdames et messieurs, accueillez Na…

Ellipse de temps. Je suis sur la scène, les deux projecteurs m’aveuglent. J’ai la gorge sèche. Derrière le rideau de fond de scène, j’entends MikaElle qui hennit par la fenêtre entrouverte. Je m’assois et commence à taper du pied comme une fille qui cherche le diable. Les gens tapent des mains, Thierry le régisseur envoie la fumée, je lance un hurlement de louve en rut, le plancher s’ouvre, je tombe… je tombe… je tombe… et j’atterris dans un nid de fougères. Une perdrix verte me regarde:

T’as pas d’affaire là, j’attends Ti-Jean, qu’elle me dit. Va-t’en.

Je cours. Oui, je cours malgré mes genoux pleins de garnotte. À la sortie de la forêt, je croise un carrosse en cristal attelé à quatre souris. C’est le carrosse de la Perdrix verte, je ne peux pas le prendre, car elle ne pourra… argh, et puis tant pis pour elle! Je grimpe dans le carrosse. Les souris se cabrent et on monte dans le ciel. Je vois trois géants qui m’envoient la main, je survole la mer, la nuit et après avoir fait trois fois le tour de la terre, j’atterris dans un coffre de pommes.

À côté de moi, la tête d’un enfant. Il me dit :

Ma mère est morte, ma belle-mère m’a décapité, mon père va me manger et ma petite sœur va enterrer mes os.

Le coffre s’ouvre, la belle-mère me voit.

Haaaaa ! elle dit.

Je sors du coffre. Merde, je suis de la taille d’un moineau et j’ai pas d’ailes. Je saute sur le dos du chat qui bondit dehors. On file dans une forêt bleue. De la main droite, j’attrape une corne de lièvre, de la gauche, trois poils de maringouin, le chat s’arrête sur un 10 cennes. Une porte s’ouvre, j’entre. Je n’ai pas le droit de vous dire ce que j’ai vu, mais à mes pieds il y avait une cassette VHS. Sur l’étiquette, c’était écrit à la main : Jocelyn Bérubé live à Sherbrooke.  Signé: Féemur, la Fée des sous-bois.

Je prends la cassette VHS, tape du pied comme une fille qui sait pas quoi faire d’autre et pouf! Deux spots m’aveuglent, une foule applaudit. Je suis debout sur la scène de la Maison des arts de la parole avec un sourire un peu figé. Je sors de scène. MikaElle!

J’ouvre la fenêtre et au loin, je vois MikaElle à côté d’un cheval vert aux fers rouges. Je saute par la fenêtre du troisième étage, mes genoux sont merveilleux. Je cours vers l’écurie en criant Nooooon! Au moment où MikaElle allait embrasser le cheval vert, je glisse la cassette VHS entre les deux museaux.

Tiens mon grand, t’as de quoi veiller tard.

 

Je prends les rênes de Mika, qui n’est pas contente d’avoir manqué un baiser passionné et l’amène avec moi backstage au troisième étage. On boit une bière avec des bouchées végé. Le public tourne autour de Mika, elle aime ça. Marie et Sophie me disent qu’elles ont bien aimé, elles n’ont pas tout compris, j’avais l’air un peu absente, mais il s’est passé quelque chose.

Sur la route du retour, on a vu une lueur rougeoyante et Belzébuth riait aux éclats en écoutant sa cassette de Jocelyn live!

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