par Jan-Léopold Munk
photo: Aurélien Marsan

D’emblée, Marta Singh prévient l’auditoire qu’il lui a fallu du temps pour présenter ce qui semblait être un récit de vie comme tous les contes, avec un «Once upon a time…» (Il était une fois). C’est qu’à travers ses souvenirs d’enfance de l’époque du règne de la junte argentine, elle nous fait remettre en question nos positionnements ambigus face à l’histoire et à la politique; nos impostures adoptées, justifiées pour survivre. Tout cela sans moraliser, car il faut le dire, même si les contes risquent parfois de porter une certaine morale, Marta Singh ne cède pas au jugement gratuit, mais nous met face à nos positionnements, à cette tendance si humaine de se justifier.

C’est par le truchement d’une certaine ambiguïté qu’elle confronte l’auditoire à travers et au-delà des gestes anodins, des verres de scotch où on pouvait entendre les glaçons se cogner, des cigarettes aspirées, des témoignages sublimés, des non-dits, des mots entendus, sous-entendus… et lus. Et que dire de ces petites phrases et images qui s’impriment tellement dans le conscient que même les forces de l’inconscient ne peuvent les dérober, que mêmes ces forces ne peuvent taire la vérité.

Ce récit de vie s’applique à toutes nos impostures, il s’apparente aussi aux autres événements de l’histoire, aux autres silences qu’on s’impose pour ne pas témoigner, pour ne pas militer, pour sauver les réputations des proches… ou même la sienne propre.

Le talent de cette artiste n’est certes pas à contester. Elle nous transporte par sa gestuelle, ses onomatopées, son regard vers nos consciences individuelles, vers les zones souffrantes vécues et héritées. Oui, elle énumère certaines des atrocités commises par la junte, mais surtout elle évoque la souffrance que chacun, chacune, camoufle pour survivre, pour sauver la face, ou parce qu’elle est pour certains trop difficile à énoncer, à admettre, car encore faut-il savoir comment l’exprimer avec justesse, avec éloquence, avec humanité, sans s’étouffer; chaque être humain ayant cette soif, ce besoin d’humanité, même ceux et celles qui mériteraient d’être jugés comme étant les plus méprisables par… ces bonnes personnes que nous sommes.

Marta Singh nous conduit dans ce labyrinthe des souvenirs tus en une franchise assez crue, mais surtout avec le respect de cette ambiguïté subtile propre au conte qui a laissé l’auditoire silencieux à la fin du spectacle, où pleurer n’aurait rien donné, où la colère était inutile, où le silence invitait à la transparence et à l’accueil de la souffrance de l’autre. Et qui sait… de sa propre souffrance.

Tout a été dit, mais surtout, tout a été senti par sa façon d’évoquer ses souvenirs. Chose certaine, le son d’aspirer les cigarettes par la marraine dans la voiture est imprimé dans mon conscient à tout jamais.

Thank you, Marta Singh, for remembering for us… for reminding us that to hope for someone else to do the work is not good enough.