par Jean-Sébastien Dubé

Je pense que mon désir de voir conter Bruno de La Salle (BLS, pour les intimes) tenait essentiellement à ce besoin que j’ai de me rattacher à un point d’origine quant à ma discipline artistique.  Il m’est évidemment impossible de connaître et encore moins de rencontrer les premiers conteurs (c’est le problème d’un art millénaire). De La Salle est cependant une sorte de point de départ du renouveau du conte en France, et ce dès 1969. Que des conteurs que j’admire (comme Mike Burns ou Dan Yashinsky) parlent d’avoir entendu de La Salle comme d’une de leurs expériences les plus mémorables m’a certainement influencé.

Lors du spectacle du 7 mars dernier, j’ai été impressionné par son aplomb et sa maîtrise tout en humilité.  Évidemment, maîtrise par la somme colossale de travail que cet artiste a effectué sur un texte fondateur (plus de 4500 vers), mais aussi maîtrise par le souffle nécessaire à la récitation de cette épopée. D’autant plus qu’il joue en parallèle de son hypnotisant instrument, le cristal Baschet (sorte de xylophone en verre qu’il opère en mouillant ses doigts…) Il ne nous a présenté que le retour d’Ulysse sur son île natale d’Ithaque, soit un extrait d’une heure d’un spectacle qui en dure six à huit. Mais nous étions subjugués.

Le fait de psalmodier l’Odyssée permet de créer une ambiance unique pour l’écoute et redonne à ce récit une sacralité trop souvent négligée dans les arts oraux. Dans Le conteur amoureux (1995, Casterman), BLS explique:

« …On comprend pourquoi les grands conteurs, les grands poètes des temps passés utilisaient un instrument de musique et surtout pourquoi leurs narrations les plus précieuses étaient chantées.

Si la parole est musique, une œuvre littéraire et poétique rassemblant toutes les connaissances que peut acquérir un homme de cet art ne peut être que chantée. » (p.18)

D’ailleurs, la versification et la métrique deviennent très efficaces pour rythmer le récit. Par exemple, lorsque Ulysse – le « héros d’endurance » – se venge de ses ennemis et qu’une seule et même note répétée martèle son courroux. Dans un autre registre, lors d’un moment qui m’aura particulièrement touché, la belle Pénélope, repoussant une ultime fois ses prétendants, chante son amour pour le mari qu’elle croit disparu.

Après l’avoir vu en performance, l’admiration que je portais à BLS s’est confirmée, mais sa nature a changé. J’admire toujours son audace d’avoir recommencé à raconter des histoires que l’on oubliait, alors que peu de gens le faisaient. Néanmoins, plutôt qu’une figure ancestrale, il incarnera désormais pour moi ce « conteur amoureux ». L’amour de BLS pour L’Odyssée est palpable lorsqu’il la partage. S’il a commencé à travailler cette épopée dans les années 70, il l’a présentée en public pour la première fois en 1981, reprise en solo en 1991 et il la raconte encore…  Comme Ulysse obsédé par l’éventualité de revenir chez lui, autant dire que BLS a consacré sa vie à cette histoire! Cette fréquentation intime de récits sur le long terme est devenue rare chez les conteurs.  BLS doit connaître les moindres détails des différentes épopées qu’il a abordées et donc les comprendre à un niveau tel que cela ne peut qu’en approfondir son interprétation. C’est l’exemple patent d’un récit qui traverse un homme et le transforme. Il parle avec un immense respect de ces épopées, et ce respect me touche profondément :

« Il est vrai que j’ai toujours senti comme un privilège le fait d’être autorisé à dire ces contes ou ces épopées que j’aime tant.  Mais je n’ai jamais pu goûter ce bonheur sans ressentir en même temps la crainte d’être infidèle à leur beauté, à cette beauté vraie, forte et lumineuse. Et lorsque que je dis crainte, il s’agit bien de la crainte, de la peur, de la terreur d’être écarté de leur présence pour avoir été infidèle, pour avoir en quelque sorte menti, pour n’avoir pas tenu la parole dont ils ont besoin.

Les Africains disent de quelqu’un qui sait une histoire qu’il se doit de la raconter; s’il ne le fait pas elle le punit, s’il le fait mal elle le punit aussi.  Voilà la situation où je me trouve. » (Le conteur amoureux, p.32)

Quelle chance pour nous qu’un tel dilemme traverse cet homme.