Par Marianne Verville

Le poète Frank Poule avait convié le public à une Assemblée de cuisine, et décidément ce n’était pas une assemblée comme les autres. Point de quorum ni de formalités, la table a été rapidement mise pour un vrai délire poétique et sonore, un laboratoire de création qui suscite franchement l’appétit.

Avec  ses comparses Benoit Converset, Jesse Ens et Pierre Olivier (DJ Abstract Drumachine), Frank Poule s’est amusé à mettre en scène un souper dans la cuisine de nos hôtes Christiane et Georges, tandis que les spectateurs observaient la scène du salon. En fait, c’était une sorte de mise en abîme du repas entre amis alors que les artistes ont vraiment mangé devant nous – entrée, plat principal et dessert, bref la totale – à travers les performances poétiques. Chansons à boire, chœur atonal, concours d’éruptions, fous rires collectifs (provoqués ou non) avec les spectateurs, histoire à la lampe de poche sous les couvertures, vaisselle cassée : on a eu droit à tout, mais surtout aux souvenirs de l’auteur. Le cœur du spectacle reste les textes de Frank, sa façon percutante de raconter l’enfance, l’amour, la famille et son patrimoine personnel, brodé d’amiante et de radio sans cesse allumée. En mélangeant de nouvelles créations avec des poèmes bien rodés de son répertoire, il réussit à nous entraîner à l’intérieur de nous-mêmes, dans tout ce qui nous a forgés et tout ce qu’on essaie de transmettre à notre tour.

C’est aussi un spectacle déroutant autant que fascinant, grâce aux effets sonores joués par les musiciens, qui je dirais ont plus un rôle de bruiteurs, voire de comédiens lors des moments improvisés autour du repas. Ils créent tout de même à certains moments des mélodies, des litanies avec des ustensiles, du papier journal, des appareils ménagers et d’autres objets qu’on ne saurait identifier. Leur apport sonore accentue l’intensité de certains textes, accompagne doucement d’autres, rythme une forme de poésie industrielle, nous propulse dans des univers inattendus  et même sert de transition entre les moments parlés. Or, il est aussi arrivé que les sons contrastent tellement avec les propos que ça crée l’effet inverse, une sorte de paradoxe peu habituel en performance poétique. On se questionne, on rit, on est bouleversés, on se fâche, comme dans toute bonne réunion de famille autour de la table finalement.

En somme, cette Assemblée de cuisine a réussi à charmer et à enthousiasmer le public, qui a même été invité à intervenir directement dans le spectacle à quelques reprises. J’en sors galvanisée par cette ode au quotidien familial dans toutes ses contradictions, dans toute sa beauté et ses zones d’ombre. Il faut espérer que d’autres auront l’occasion de vivre cette expérience poétique, performative et sonore, parce que ce n’était après tout qu’un laboratoire, c’est dire ce qui en ressortira. Moi je dis : sûrement un grand cru. Santé!