Par Marianne Verville

Être sur scène, livrer une performance, cela implique qu’il y a des gens devant qui écoutent, qui réagissent à ce qui est raconté… de toutes les façons possibles! Mais comment les conteurs perçoivent-ils le public? Qu’est-ce qu’un conteur ressent lors d’une prestation devant une foule? Quelles obligations considèrent-ils avoir envers les spectateurs? Quel rôle accordent-ils au public dans la réussite du spectacle? Pour avoir les réponses à ces questions, mais aussi à bien d’autres, l’équipe de la Maison des arts de la parole s’est entretenue avec Mathieu Epp, Nidal Qannari, Jeanne Ferron et Myriam Pellicane, quatre conteurs qu’on a pu entendre avec grand bonheur durant le dernier festival de contes Les jours sont contés. Voici ce qui en est ressorti!

Prendre le pouls du public ou pas?

Jeanne Ferron et Nidal Qannari aiment bien sentir l’humeur, la température du public avant le spectacle. Ce n’est pas pour eux une nécessité, mais ça leur donne un premier écho de la disposition du public envers le spectacle qui s’en vient. Pour sa part, Mathieu Epp considère qu’il n’a pas besoin de voir ni de parler au public avant le début de la représentation, puisque ce n’est pas quelque chose qu’il l’aide selon lui à raconter. Il faut dire que dans le milieu du théâtre et de la danse, pratiques dans lesquelles il a déjà évolué, les artistes ne voient jamais le public avant d’enter en scène, ce serait même incongru.

Serait-ce que le conte appelle à une plus grande familiarité, à une plus grande proximité avec le public? Pour Mathieu Epp, c’est clairement une tendance dans le milieu du conte, bien qu’il ne soit pas le seul à préférer une distance préalable pour se mettre en mode « performance ». Ceci dit il aime bien parler au public après la performance, surtout quand le sujet du spectacle s’y prête et qu’il a quelque chose à dire en tant que citoyen au-delà de sa prestation artistique. Tout le contraire de Nidal Qannari, qui lui considère qu’après le spectacle, tout a été dit et que ça peut être bien de simplement se souhaiter au revoir.

Le public ne peut rien cacher au conteur

Tous les conteurs le disent, on sent le public, on le sait quand les spectateurs nous écoutent ou pas. Mathieu Epp explique qu’on sent les gens comme une masse qui bouge : par exemple, on peut le percevoir quand ils sont assis vers l’avant de leur siège ou vers l’arrière. Pour Nidal Qannari, qu’on voit le public ou pas ne change rien, l’énergie de la foule se capte presque intuitivement, un peu quand on raconte une anecdote dans un souper et que dans un silence, on sait si les gens autour de la table attendent ou non la suite. D’ailleurs, il considère que le silence aide à forger l’attention du public, à le mettre en position d’attente, ou plutôt d’éveil à ce qui vient d’être de dit et à l’intrigue.

Le but de Nidal Qannari est de « créer l’assemblée », c’est-à-dire que le public et le conteur ne font plus qu’un autour de l’envie de savoir ce qui va se passer, qu’il y ait adhésion entre ce qu’on raconte et l’attention du public, que cette attention ne se dissipe pas. Si l’assemblée peut se créer toute seule (par exemple, dans une petite salle ou devant des spectateurs qui se connaissent), c’est le devoir du conteur de créer l’assemblée, de capter l’attention de façon durable pour asseoir les fondations de ce qui est raconté. À ses yeux, l’énergie qui circule influence la performance et permet au conteur de marcher en même temps que le public vers la fin de l’histoire.

Pour Myriam Pellicane, une des grandes différences entre quelqu’un qui raconte une histoire hors de la scène et un conteur professionnel, c’est que le conteur a la sensibilité de voir si le spectateur s’ennuie, s’il est distrait, si on le touche ou pas, si on l’effraie, si on a dépassé ses limites. Le conteur doit « réfléchir pour raconter à un plus grand nombre qu’une ou trois personnes » et ainsi mieux utiliser ses outils de conteur : sa voix, son corps, le rythme, etc. À cet effet, Mathieu Epp considère que raconter devant des centaines de personnes, ce n’est pas quelque chose de naturel, la majorité des gens ne font pas cela au quotidien.

Mais si ça ne marche pas?

Jeanne Ferron rappelle toutefois que le conteur peut se tromper dans sa perception du public. Par exemple, si le conteur est aveuglé par des projecteurs, ça peut créer une coupure avec le public. Parfois, ça peut être aussi une question de contenu, d’une idée qui n’a pas fonctionné. Pour Jeanne Ferron, le conteur doit savoir se remettre en cause, remettre son histoire sur l’établi et comprendre à quel moment on a perdu le public et pourquoi.

Mathieu Epp considère aussi que le regard du public peut être un poids : « le fait d’être observé me change », explique-t-il, autant au plan de la posture que l’attitude. Prêter attention à son corps, à son tonus, à ses tensions, lui permet d’échapper aux pensées nuisibles qui peuvent affecter la performance, comme de se dire qu’on ne raconte pas bien ce soir-là ou de présupposer que les gens s’endorment. Se concentrer sur son corps permet au conteur de communiquer avec le public au-delà des mots, d’établir la relation avec le spectateur d’une nouvelle façon.

L’attention du public n’est en effet jamais complètement acquise, ce n’est pas quelque chose de définitif. Après tout, les gens qui écoutent accordent un privilège formidable au conteur, qui y répond en étant sensible aux réactions provenant de la salle. Au besoin, il doit rattraper le public, « le prendre par la main » comme dit Myriam Pellicane, l’accompagner dans l’histoire, s’adapter à la situation pour reconstruire l’attention : c’est ce qui permet de ne plus seulement livrer le conte, mais plutôt de partager véritablement le moment présent.