par Adolfo Agundez Rodriguez
(traduit par Petronella van Dijk)

Rue Québec, 22 octobre 2015, 8 h

Je ne savais rien ou presque de ce qui allait se passer ce soir au restaurant Los Dorados, sauf :

1) qu’il s’agit d’une conteuse née en Argentine, qui a émigré au Canada;

2) qu’il y aura une histoire en espagnol sur « le pouvoir qui anime la féroce magie humaine » (dixit le programme du festival « Les jours sont contés »);

3) que le conte, d’origine irlandaise, est intitulé El niño robado y el clan de los Sidh (L’enfant volé et le clan des Sidh)

4) que c’est un spectacle où les fées ne sont pas bonnes! Et comme les bonnes fées m’ennuient, ma curiosité a été attisée par la proposition qui ouvre encore plus mon appétit, qui était déjà grand, sachant qu’un conte serait présenté dans ma langue maternelle là où j’habite, dans la ville même de Sherbrooke (Québec). J’ai passé la journée à penser à la soirée qui m’attendait.

 

Los Dorados, 22 octobre 2015, 20 h

Nous sommes au moins trente, peut-être quarante (je ne sais pas très bien estimer) en demi-cercle devant un espace vide que Marta Singh occupe aussitôt. Pendant la présentation et les remerciements de rigueur, Marta Singh avance à petits pas rapides vers la « scène », qui est à la mesure de son humilité. Elle semble pressée. Marta apparaît dans cet espace net et s’y installe sans avoir l’air de s’imposer, et pourtant, elle l’occupe entièrement. Elle respire et nous embrasse du regard et de son sourire. L’empressement devient calme et s’infiltre entre nous comme une brise. Première magie de Marta : son sourire (franc et doux) et son regard (doux et franc).

On sent qu’elle vient de loin. Elle a l’air allégée d’être enfin arrivée là… chez elle. Elle vient d’un monde dont, de toute évidence, nous ne faisons pas encore partie. Mais elle nous invite immédiatement à le visiter, assis en croupe sur sa parole posée et légère, cousue avec la même délicatesse que la protagoniste de son récit tisse un manteau en plume de canard et fabrique une harpe avec ses propres cheveux. Deuxième magie de Marta : sa parole, travaillée et précise, sa parole qui conte.

Cette protagoniste, nous dit Marta Singh, a perdu son fils dans la forêt. Nous ne saurons ni comment cela est arrivé, ni le nom de cette « mère courage » qui, dans son anonymat, représente toutes les mères du monde qui ont perdu fils et filles et qui, faisant fi de la peur, les recherchent dans les recoins les plus reculés de la Terre. Une protagoniste sans nom qui est mère, mais qui pourrait bien sûr être père, grand-père, grand-mère… Grand-mère de la Plaza de Mayo de Buenos Aires qui cherche son fils kidnappé, non pas par l’avide clan des Sidh comme dans le conte, mais par le clan sanglant des Videla. Troisième magie de Marta : Los Dorados de Sherbrooke s’est transformé devant moi en la Plaza de Mayo de la capitale argentine et tant d’autres places latino-américaines, où les clans des Banzer, Pinochet et Trujillo, entre autres, ont dérobé, comme les Sidh du conte ou les Varela de la vraie vie, tant d’enfants, tant de vies.

Grâce à Marta Singh, nous nous approchons de l’héroïne de notre histoire (qui, à cet instant, n’est plus l’histoire de la conteuse, mais la nôtre) par le chemin irlandais (argentin) ouvert par les mains de Marta et qui mène de la mère (la grand-mère de la Plaza de Mayo) jusqu’à son fils (petit-fils). Dans les mains de Marta, nous voyons la protagoniste (la grand-mère) fabriquer sa harpe (la casserole de la protestation, le cri) avec ses cheveux d’or (blanchis par le désespoir). Les mains de Marta nous font savoir comment la protagoniste (de la Plaza de Mayo) tisse son manteau de plume de canard (son témoignage de colère, de dénonciation, de quête de justice) avec lequel elle pourra peut-être retrouver son fils (petit-fils). Quatrième magie de Marta : ses mains, tels des pinceaux, dessinent les scènes.

À 22 h, l’invisible rideau de l’humble théâtre qu’est devenu, pour ce soir, le restaurant Los Dorados, se referme.

 

Rue Québec, 23 octobre 2015, 8 h

Je me lève et j’ai rêvé d’un lieu (peut-être en Argentine) où il y avait un sentier. Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre dans un rêve, le sentier était tout droit. Debout à l’entrée du sentier, je n’arrive pas à en distinguer la fin. Je le soupçonne infini. J’y entre. Je le suis et je le suis… Je n’y rencontre personne. Je le suis. Je prends vite conscience du fait que, contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre dans un rêve, le sentier en question est vide d’arbres ou autres êtres vivants. Je me rends donc compte qu’en fait, le sentier est un tunnel. Je suis en plein milieu de ce tunnel (infini). Je suis en plein milieu de l’infini. Jamais de ma vie (incluant dans mes rêves) je n’avais vu ou même imaginé quelque chose qui pouvait ressembler à ce genre d’abîme. À deux mètres de moi, il y a une sorte de paquet. Je sais que c’est un enfant. Malgré tout, j’avance. Je n’ai pas besoin de regarder à l’intérieur. Je sais qu’ainsi sont toutes les filles et tous les garçons kidnappés par les monstres du monde entier. Je sens une terrible respiration dans mon dos. Je sais que je vais mourir sur le champ. Mais je n’ai pas peur. Cinquième magie de Marta : elle nourrit nos rêves.

 

Rue Québec, 25 octobre 2015, 16 h

Marta Singh a clos la soirée au restaurant Los Dorados en nous offrant une partie de son âme. Je n’entrerai pas dans les détails. Allez la voir et vous saurez ce que je veux dire. C’est la sixième magie de Marta : elle se livre à son public corps (yeux, lèvres, mains) et âme. Pendant les quelques jours où je l’ai vue au festival de conte de Sherbrooke (j’ai aussi assisté à son spectacle en anglais du 23 octobre), Marta m’a offert trois histoires que j’ai fait miennes. Dans chacune, Marta semble avoir choisi soigneusement chaque mot, chaque parole avant de nous les offrir. Je l’imagine en train de répéter ses textes telle une archéologue en train de chercher des trésors cachés dans un dictionnaire plein de mystères et de secrets. Une archéologue qui, lorsqu’elle rencontre la parole qui correspond parfaitement à l’histoire, la déterre, la dépoussière, la nettoie, la caresse et lui donne un sens, comme s’il s’agissait du plus précieux des trésors cachés qui attendait là, depuis des siècles, pour être enfin découvert. Chaque parole énoncée par Marta Singh contient très exactement ce dont son conte a besoin. Une grâce que seuls les grands maîtres sont capables d’atteindre.

Je suis d’accord avec Marta quand, à un de ces moments où elle nous a ouvert son âme le soir du 22 à Los Dorados, elle nous a dit (à quelques mots près) que, dans les contes, la magie est maltraitée dans le caractère gratuit qu’on lui donne, mais pour que la magie opère, il faut la gagner, il faut la travailler. Tout comme la mère du conte cherche et cherche encore pour retrouver son fils. Tout comme la magie engendrée par les grands-mères de la Plaza de Mayo chaque fois qu’un enfant kidnappé se retrouve avec l’une d’elles. Toute comme Marta, la conteuse, qui sait créer cette magie quand elle conte ses histoires avec tant de talent. Par contre, je ne suis pas d’accord pour dire que dans ses histoires il n’y a pas de bonnes fées. Et je peux même affirmer qu’en ces jours d’octobre 2015, j’en ai vu une sur scène, qui m’a réconcilié avec les fées en me donnant quelques clés pour continuer de croire que l’humanité, malgré tout, en vaut la peine.