Par Marianne Verville

Il y a quelques semaines, l’éblouissante conteuse française Myriam Pellicane est venue donner une formation à Sherbrooke intitulée « Le conteur et ses interdits ». Beaucoup de gens auraient voulu y prendre part, mais seulement une poignée de chanceux ont pu se lancer dans le vide, expérimenter, s’amuser avec elle autour de leurs limites, pour voir comment aborder les histoires davantage avec le corps qu’avec sa raison. Si vous vous en mordez les doigts, ne soyez pas trop déçus. D’abord, Myriam Pellicane reviendra à Sherbrooke pour le festival Les jours sont contés, du 13 au 23 octobre 2016! Et en plus, on a eu un super entretien avec elle, question de pouvoir vous partager ici un peu de son parcours et de ses réflexions éclairées sur l’art du conte.


Tout le monde sait raconter des histoires…

Pour Myriam Pellicane, c’est clair : « tout le monde sait raconter des histoires ». Ça fait partie de l’humain de raconter sa journée, sa semaine, sa vie aux gens de son entourage. C’est d’ailleurs souvent la première façon par laquelle on est exposé au conte, par des adultes qui racontent aux enfants « avec leurs doigts, avec leur corps », pour faciliter l’apprentissage du langage, puis avec leur parole, au quotidien, sans pour autant être qualifiés de conteurs.

… mais le conteur s’adapte et ressent.

Pourtant, il y a une différence majeure entre raconter des histoires et pratiquer l’art du conte. Myriam Pellicane explique cela par deux grandes habiletés que doit développer le conteur : l’adaptation et la sensibilité. La capacité d’adaptation permet au conteur de se sentir à l’aise autant sur une scène surélevée, avec des éclairages, avec un micro, que dans une salle sans électricité, au milieu d’un souterrain, dans un grenier, sur le bord d’une rivière ou à côté d’une cathédrale qui fait sonner ses cloches. Quelqu’un qui n’est pas conteur aura de la difficulté à changer de contexte, d’environnement, voire de public cible – entre enfants, ados puis adultes, les réactions varient grandement – et à passer de l’un à l’autre tout en y trouvant chaque fois de quoi nourrir sa pratique. Elle donne ainsi comme exemple des chanteuses traditionnelles italiennes qui pratiquaient en nature : sur une scène, ces femmes qui avaient une maîtrise exceptionnelle du chant traditionnel étaient complètement fausses, elles n’arrivaient pas à s’adapter à une acoustique différente de celle de leur forêt.

La sensibilité du conteur constitue l’autre élément essentiel de cette pratique en tant qu’art. Le conteur doit à la fois ressentir le public, ses émotions, ses limites, sa présence, et à la fois avoir conscience de ce qui se passe autour, comme le train qui passe ou les cloches qui sonnent, on y revient encore, car il faut être autant à l’écoute des bruits environnants que des spectateurs, il faut essayer de créer une proximité avec eux, peu importe la distance physique. Myriam Pellicane met en parallèle la chasse traditionnelle, à l’arc par exemple, et l’art de conter : il faut sentir le terrain, avancer avec tous nos sens en éveil, suivre la piste pas à pas… Le conte est un travail de l’instant, du présent. Pour elle, si on entend ce qui se passe autour, si on est à l’affût et complètement investi dans son action de conter, c’est là qu’on est « connectés aux gens, qu’on est sensibles ».

La formation : une clé pour devenir conteur!

Des ateliers, Myriam Pellicane en a suivi de très nombreux en France, au départ toujours avec Michel Hindenoch… jusqu’à qu’il lui dise « va-t-en, il faut que tu trouves d’autres gens pour te faire travailler »! Cette formation – un peu comme la formation d’initiation au conte que donne Petronella presque chaque hiver à la Maison des arts de la parole – lui a tout de même donné les bases solides qui lui servent encore aujourd’hui. Ces fondements de la pratique sont pour elle la connaissance du répertoire traditionnel, des archétypes et de la logique du conte. Elle a par la suite suivi pendant des années les ateliers que donnait Didier Kowarsky, jusqu’à ce qu’ils se mettent à travailler ensemble sur ses créations. D’ailleurs, dans les spectacles qu’elle crée, elle retourne toujours à sa base, soit les contes traditionnels : si son répertoire apparaît nouveau à nos oreilles, c’est que les contes qu’elle choisit, les contes de peur, glauques, macabres, sont moins repris par la majorité des conteurs. Aussi, même lorsqu’elle crée de toutes pièces un conte, ce qui est plutôt rare, elle reprend toujours des éléments de contes traditionnels, que ce soit dans la logique ou les personnages, afin de pouvoir mieux improviser sur ces histoires, d’y ajouter de la musique, de s’amuser avec le conte. Après tout, pour elle, le conteur est un magicien : « je parle, je nomme des choses et ces choses-là apparaissent ». C’est la magie de la parole, mais ça fonctionne encore mieux quand on apprend les tours derrière!

 

Alors, pour voir Myriam Pellicane s’amuser sur scène avec des personnages plus grands (ou plus bizarres) que nature, pour entrer avec elle au creux de ses histoires, pour vous laisser émouvoir, apeurer ou surprendre, rendez-vous le 13 octobre à 20h à la Maison des arts de la parole. Elle fera partie du spectacle d’ouverture, Figures de proue, avec quatre conteurs à découvrir, quatre conteurs qui forment selon elle la crème des scènes européennes actuelles du conte : Julie Boitte, Anne Borlée, Matthieu Epp et Nidal Qannari. Réservez tout de suite votre billet : ça risque trop bien d’afficher complet avant que vous ayez eu le temps de voir la magie se produire…