texte et photo Petronella van Dijk

De Montréal à Avignon, en passant par les airs et par la terre, le voyage dure une nuit. Pas comme les autres. Une nuit de printemps.

C’est Jihad qui nous accueille. Nous connaissons déjà la maison, ses airs, son rythme…

N’empêche. Si le temps s’est ralenti, il passe et permet à Christian-Marie et à Jihad de le prendre. Lentement. Pour se remettre dans cet espace d’une parole qui ne cesse de se dire et qu’il faut pourtant répéter. Une répétition nécessaire pour que la conférence, prévue dans les jours suivants, soit claire, limpide, aussi grave que légère, aussi efficace que poétique. Un temps qui est conté, entre un verre d’Arak et une fleur de jasmin.

Ils sont prêts, ils sont contents de pouvoir faire cet exercice de se joindre, en duo, pour présenter le travail de réflexion de l’un, le travail de pratique de l’autre, les deux faces du même miroir.

 

La conférence. Le conte : un état présent

La raison primordiale pour laquelle nous étions aux Arts du récit : la conférence intitulée Le conte : un état présent, menée en duo par Jihad Darwiche et Christian-Marie Pons. Elle a eu lieu ce dimanche matin 19 mai, à 9h30, devant une quarantaine de personnes confortablement installées dans la belle salle de l’Espace culturel René Proby de Saint-Martin-d’Hères, non loin du Centre des arts du récit.

C’est Christian-Marie qui a ouvert le bal en arpentant, d’un pas léger mais fluide et bien assumé, sa «carte du conte», cette espèce d’image en arête de poisson qui nous détaille clairement les nombreux éléments dont nous avons avantage à avoir conscience lorsque nous faisons le choix/pre­nons la responsabilité de devenir des artistes de la parole, dou­blés ou non d’artistes de la scène. Et elle s’adapte bien sûr à d’autres formes d’art que le conte.

Pour Christian-Marie, la force du conte, c’est l’état de présence. Or, cet état de présence ne s’obtient pas en criant «youpi»… mais passe par tous les stades impliqués entre état d’esprit, état d’âme, état de corps et état de grâce. Tout un chemin soigneusement balisé où la parole du conte ne peut pas se perdre, mais plutôt se retrouver plus juste et plus puissante.

Cette carte, Jihad s’en sert dans ses ateliers et l’a évoquée dans son propre témoignage sur, notamment,  la nécessité d’avoir, pour le conte et les conteurs, les médias et le public, un appareil critique qui nous permette aux uns et aux autres de mieux com­pren­dre ce qu’est le conte, peu importe qu’il soit issu de la tradition ou poussé par la vie contemporaine.

Mais Jihad a commencé par le commencement, à savoir la place que prend le conte dans sa vie à lui. Le conte, cette parole de l’imaginaire, de l’irréel, ce vieil art fou qui a fini par lui coller à la peau, lui qui se destinait aux sciences, aux mathématiques, à la plus pure des ratio­na­lités. Le conte objet de passion, celui qui nécessite autant de minutie, d’opiniâtreté et de continuité que de nonchalance.

Jihad a retracé généreusement les cinq étapes qui lui sont essentielles pour qu’un conte s’installe en lui et prenne sa place, avec les autres, au centre de sa vie. Ces cinq étapes ne sont pas forcément consécutives, elles sont en tout temps présentes, nécessaires, inévi­ta­bles, déstabilisantes et nourrissantes. Les voici, froidement énumérées. Je vous invite à essayer d’entendre la voix de Jihad sous mes lettres noires de mes mots.

  1. La fébrilité. Cet état troublant d’avant l’amour, d’avant même l’état amoureux. Cet irrésistible et absolue envie/besoin de tomber en amour. Cette quête, possiblement frustrante, mais inévitable, essentielle.
  2. La rencontre. Le moment du coup de foudre. Même si on ne sait pas si cette histoire va demeurer, va s’installer, va nous intéresser totalement. Mais là, sur le coup (de foudre), elle nous happe, de manière irrépressible. Jihad est toujours reconnaissant envers les histoires qui le traversent. Quelles qu’elles soient, elles ont toutes quelque chose à nous apprendre.
  3. L’appropriation. À cette étape, Jihad s’approche du conte avec des qualités à première vue paradoxales comme par exemple l’impatience (de le porter) et la frustrante mais essentielle patience (de le laisser mûrir). Le conte se nourrit de notre vie et nourrit notre vie, à condition que nous prenions le temps. Le temps que prend un conte pour s’installer en nous avant même que les mots soient là. Le conte se nourrit également de choses non palpables, comme le souffle de ceux qui l’ont porté avant nous. Après la nourriture vient le temps du sacrifice. Il faut oser «élaguer» pour aller à l’essentiel et laisser une place confortable pour l’imaginaire de l’auditeur. Lorsque le conte va à l’essentiel, il gagne en force et touche à la poésie.
  4. L’oubli (l’éloignement). L’étape qui précède la présentation officielle devant témoins… c’est l’oubli. Ce temps qui permet de prendre un recul fondamental et donc révélateur. Entre autres de ce qui reste de superflu.
  5. La transmission. Toutes ces étapes permettent au conteur de vérifier que l’his­toire, si elle a bel et bien été travaillée avec le corps (et non avec la tête), ne le trahira pas. Elle va être là et le conteur pourra lui faire confiance. Pour toujours.

Pour Jihad, une des forces du conte réside dans l’économie de parole qui permet de laisser place à l’imaginaire de l’autre. Et si sa modernité a toujours existé, il lui semble que deux éléments tout à fait nouveaux font qu’aujourd’hui non seulement le conte existe partout (même dans des lieux où l’on pensait la parole impossible), mais de plus les femmes le portent (sur scène) autant que les hommes, ce qui n’était pas le cas dans la tradition.

Une des phrases fétiches de Jihad Darwiche : «Réveille un conte, et il t’éveillera…  notamment au respect et à la dignité». Car le conte, dit de tradition, enseigne autant qu’il divertit. Le conte, celui qui circule depuis des lunes, des siècles et souvent plus… est un reflet de l’humanité, de son imaginaire fabuleux, de ses passions les plus violentes à ses peurs les plus profondes. Reflet de l’inconscient collectif, il nous semble essentiel dans un monde où c’est le plus souvent l’inconscient individuel qui est mis de l’avant.