par Marianne Verville
photo: Marie-Josée Flamez

En cette 3e journée du festival du texte court 2017, nous avions rendez-vous avec La vie littéraire de et par Mathieu Arsenault. Cet auteur montréalais, qui n’a de cesse de se faire remarquer par ses différents ouvrages au style foudroyant, quelque part entre le roman, le récit et la poésie, provoque des réactions polarisées chez ceux et celles qui l’ont lu, parce que des livres sans ponctuation et sans pause, des fois ça déstabilise, j’en conviens. Si j’avais beaucoup aimé son dernier recueil Le guide des bars et pubs de Saguenay, je suis toutefois arrivée à la Salle le Tremplin sans avoir lu au préalable La vie littéraire, ouvrage paru au Quartanier en 2014, question de ne pas avoir d’attentes et d’approcher cette œuvre véritablement en tant que spectacle.

L’adaptation scénique de ce livre a été effectuée en collaboration avec Christian Lapointe, avec l’appui de Simon Dumas de Rhizome, organisme qui produit la pièce. Après avoir adapté un autre livre de Mathieu Arsenault, Vu d’ici en 2008, Christian Lapointe a cette fois confié aussi à l’auteur le rôle de performeur. Présentée en première en mars à la Maison de la littérature à Québec ainsi qu’au Théâtre La Chapelle de Montréal, cette création difficile à caser dans un genre d’art vivant (théâtre? performance poétique? rien de tout cela?) a reçu un bel accueil : de quoi se réjouir d’y avoir accès à Sherbrooke. J’en savais du reste bien peu sur ce qui nous serait donné à voir et à entendre, sinon que ce serait un long monologue où la narratrice, jouée par Arsenault, se livre à une critique du milieu littéraire, des produits culturels et de la vie moderne à notre époque folle du numérique.

Et puis, qu’est-ce que ça a donné, me direz-vous?

Une déferlante de mots, un torrent, c’était liquide, insaisissable et pourtant limpide, nous étions comme terre inondable devant le déluge, on se pensait à l’abri, c’était faux, ça nous a saisis, ça s’est infiltré rapidement, ça nous a monté jusqu’à la gorge et on ne savait plus parler, on écoutait les yeux tellement ouverts que nos paupières ne clignaient pratiquement plus, comme si on allait manquer quelque chose si on respirait, comme si tout geste vital était presque impossible tant on se calquait au rythme effréné des paroles déversées dans un flot quasiment ininterrompu où chaque pause était calculée au millimètre près, je crois, enfin si tel n’est pas le cas c’est qu’il a réussi à nous en persuader, à nous convaincre qu’on avait devant nous une jeune femme générique dans la vingtaine, une jeune femme en questionnements, et non Mathieu Arsenault l’auteur l’interprète la personne en entrevue qui ne répond pas vraiment aux questions qui reflète le ridicule des rencontres littéraires qui répond ce qui lui chante qui répond à travers ces mots écrits d’avance qu’on aurait dit écrits par cœur tellement ils sortaient bien, tellement ils sonnaient fluides, tellement c’était vif et neuf, des propos qu’on aurait voulu sortir de notre bouche pour toutes les fois où on s’est demandé pourquoi lire, pourquoi écrire, pourquoi la littérature, « pourquoi raconter la vie ordinaire », et après cette prestation je n’ai toujours pas de réponses sinon quelques pépites de beau ou d’émouvant, quelques rires surgis du commun en relief, quelques élans terriblement intenses que je ne sais pas si ça fait mal ou si ça me soulève, quelques décors de jeux vidéo, quelques références littéraires plus ou moins obscures, parce que « je lis Kundera pis c’est supposé changer ma vie », parce qu’on cherche tous de la cohérence à nos existences, parce qu’on s’échappe tous quelque part dans Tetris dans les rues désertes du centre-ville dans Les vagues de Virginia Woolf ou dans ce qui semble assez valable pour être inutile, pour se remplir, pour se vider, parce qu’on fuit pour ne pas se confronter à ces choses qui manquent de sens, parce qu’on est tous des poètes quand il ne reste plus de mots pour dire le réel.

Au final, comme l’a dit l’auteur, ou l’interprète, ou la fille dans la vingtaine, on ne savait plus trop qui était quoi, ce spectacle « n’était pas pour communiquer ». Mais c’était certainement l’expression de nombreux sentiments, de réflexions, de critiques, de coups de gueule et d’impulsions qui dépassent le cadre du compréhensible en l’espace d’une quarantaine de minutes, même pas une heure, sur une scène de théâtre. Ce n’est pas une histoire qui se raconte, c’est quelque chose qui vient te chercher par le ventre, qui te coupe le souffle, qui te pousse à ta limite, qui te dépasse. J’irai donc lire La vie littéraire avec autant d’intérêt et de fascination que j’ai vu ce spectacle intense, cette performance de haut calibre, cette brèche dans un univers complexe déboulant dans tous les sens. Pour me bouleverser, encore une fois.