par Josée Courtemanche
photo: Maïa Pons-van Dijk

D’abord, il annonce ses couleurs en étirant un peu son entrée en scène. Il commence par un long silence en regardant son public, puis il sort un petit conte sympa pour le faire sourire. Ce n’est qu’après tous ces préliminaires qu’il lui dit bonsoir. On sent qu’il va bien s’amuser avec lui. Toute la soirée, très poliment, il lui parle et s’adresse à lui comme à un nouvel ami. Sans aucun doute, il y a là une rencontre. D’ailleurs, rapidement, le public fait partie de l’histoire.

Soudain, il se place en position du coureur, genoux semi-fléchis, les mains dans les airs, à la hauteur de son visage, une jambe devant, l’autre derrière, prêt à se lancer. La parole m’emplit et je ne m’en plains pas. Les contes défilent sans liens apparents entre eux et pourtant. Il en profite même pour les intercaler. Il nous perd pour ensuite nous récupérer.

Au milieu de la soirée, entre deux contes, en position du coureur, il lève le pied resté derrière et il nous lance un texte récité. Un poème. Comme ça. Un poème lent et triste et beau.

–          Ce sont quelques-uns des nombreux vers que Victor Hugo a échangés avec sa maîtresse pendant 70 ans, m’annonce-t-il après le spectacle.

–          Mais pourquoi avoir placé des vers là, entre deux contes?

–          Oh mais ce n’était pas prévu! J’ai senti qu’ils étaient là et je les ai dits. Je me suis fié à la vibration, à la sensation. Les contes se placent comme ils viennent. En fait, quand je conte, j’écoute.

Quand il conte, il écoute et quand il conte, il le fait avec son corps. C’est d’ailleurs ce qui m’avait frappée la première fois que je l’ai vu conter, il y a dix ans. Ses animaux crient, se secouent, mangent. Ses personnages bougent sur la scène, montent et descendent. Les mains de Didier Kowarsky dessinent dans l’air les montagnes, les méandres de la rivière, flattent les crinières de lions, rétrécissent l’espace et nous amènent ailleurs.

–          Et l’espace?

–          C’est essentiel!

–          Comment vous le découpez? La narration est en avant et le conte derrière?

–          C’est la parole qui est devant.

Ah, me suis-je dit, je comprends maintenant la position du coureur. C’est fait pour rattraper la parole qui s’échappe devant lui.

Il a le génie de tisser un cadre dans les limites duquel il jouera avec les conventions. Il ouvre la soirée en introduisant le personnage de la vieille qui tisse, depuis longtemps, la tapisserie du passé et de l’avenir. Il ferme la soirée en nous rappelant que la frange finale ne doit pas être tissée, sinon… Entre l’introduction et la finale, il est libre. Vraiment libre.