Texte par Marine Pouyfaucon
Photo par Jean-Claude Lefebvre

Je suis émue.

Je suis émue et ça m’empêche de dormir.

Ou plutôt, ça m’a réveillée, une heure avant mon réveil que j’avais pourtant réglé (vraiment trop) tôt pour arriver à l’heure ce matin au spectacle pour les petites oreilles.

Je suis émue et encore complètement habitée par ma soirée d’hier avec Marta Singh à Los Dorados.

Je suis émue parce que je n’étais pas sûre de tout comprendre, mon espagnol rioplatense s’étant coincé quelque part il y a 10 ans en arrière de moi. Je suis émue parce que les mots ont sonné clair et limpide, me rappelant l’odeur, le goût et le bruit du maté, l’attente interminable aux arrêts d’autobus au milieu de nulle part, Fatima, Quéqué, Umberto, Marta (une autre), Américo, et surtout Nico et Jimena.

Je suis émue par ce petit homme bleu peint sur un carreau de faïence française, collé dans un racoin d’une entrée sombre d’une maison de Buenos Aires des années 1900. Ce petit homme bleu, qui comme Shéhérazade avec le sultan fou de douleur devenu meurtrier, a osé défier Madame La Mort (prononcer « Madam’ la Morrrte ») de Buenos Aires en personne, lui faisant rater l’heure pour emporter le petit garçon son ami, de la seule force de ses histoires.

Je suis émue d’avoir entendu Marta Singh nous confier ce conte traditionnel argentin tricoté de récits de sa vie à elle, pour la première fois dans sa langue maternelle, sans la distance et la protection que lui offre l’anglais.

Je suis émue d’avoir rencontré la grand-mère argentine de Marta Singh, sa grand-mère adorée pour qui sa petite-fille n’aurait JAMAIS pu rien faire de mal (le jour où Marta a tagué au marqueur noir sa magnifique nouvelle étagère en bois avec des poèmes de Rimbaud, Baudelaire et Verlaine, sa grand-mère s’est réjouie des intérêts littéraires de sa Martita). Sa grand-mère pour qui toutes les histoires doivent bien finir, qui s’est laissée courtiser pendant deux ans par celui qui deviendrait son mari à coup de deux visites hebdomadaires pendant lesquelles elle refusait de le recevoir, qui collectionnait les chaussures et aimait conter l’histoire qui se trouve derrière chacune d’entre elle. Qui aimait particulièrement ses « zapatos en cabritilla », marcher sur les Champs Elysées bras dessus-bras dessous avec son mari, appeler sa petite-fille tous les dimanches une fois Marta partie vivre de l’autre côté du continent. Sa grand-mère qui, surtout, haïssait Madame la Mort au point de toujours dormir habillée de ses vêtements fétiches pour ne pas être emportée dans son sommeil.

Je suis émue par le silence que nous avons laissé s’installer, sans gêne, après son récit, nous, public intimiste installé en cercle dans ce restaurant mexicain par une nuit d’automne un peu fraîche.

Je suis émue, parce que quand ces histoires, ces contes traditionnels d’un autre temps, ces récits de vie qui pourtant ne m’appartiennent pas, viennent toucher quelque chose de ma vie à moi qui vibre en ce moment, en 2018, dans l’endroit où je vis, à des kilomètres de là où se sont déroulées ces histoires, et bien, je suis émue.