Par Marianne Verville

Lors du dernier festival de conte Les jours sont contés, nous avons eu la chance de recevoir pour la première fois à Sherbrooke deux conteurs remarquables qui ont pour point commun d’être aussi des comédiens. Jeanne Ferron et Nidal Qannari se sont entretenus avec l’équipe de la Maison des arts de la parole sur leur métier de conteur et, par la bande, des liens et des différences entre la pratique du conte et celle du théâtre.

La formation théâtrale au service du conte

Lorsque Jeanne Ferron s’est lancée dans l’aventure de raconter aux gens, elle voulait avant toute chose raconter aux gens des villages, à ceux qu’elle avait connu dans son enfance, elle voulait reconnecter avec le milieu rural et sa mémoire collective. Sa seule formation exclusivement en conte en fut une « éclair » avec Bruno de La Salle, conteur français bien connu habitant la même région que Jeanne Ferron, la Beauce française. En une heure et demie, ils sont passés à travers son projet, un conte traditionnel local, puis elle s’est lancée de façon autonome. Pour Jeanne Ferron, c’est plutôt sa formation de comédienne qui l’a véritablement préparée à conter. Tout le contraire de la conteuse Myriam Pellicane, qui  a accumulé les ateliers avec des conteurs professionnels avant de se livrer en spectacle.

Bien que les deux métiers soient différents, elle utilise plusieurs aspects de sa formation théâtrale dans ses spectacles. L’occupation de l’espace scénique et la communication avec le public sont pour elle des aspects communs entre le conte et le théâtre. D’ailleurs, le jeu physique, essentiel à l’occupation de l’espace, est l’une des grandes forces de Jeanne Ferron et également de Nidal Qannari Nidal Qannari voit toutefois moins de différences entre le théâtre et le conte que Jeanne Ferron. Pour lui, être conteur et être comédien, c’est au fond le même métier. En tant que conteur, il prend seulement plus de rôles : il devient tout en même temps le metteur en scène, le comédien et parfois même l’auteur.

Le conte, l’art de « parler aux gens »

L’interaction avec les autres personnages et les dialogues différencient, selon Jeanne Ferron, le théâtre du conte, alors que le conteur porte en lui tous les personnages de ses histoires. Au théâtre, il y a également moins de proximité avec le public, la scène crée une distance par rapport aux spectateurs. Le conte demande de parler aux gens, de faire en sorte qu’ils se sentent concernés par ce que l’artiste raconte : c’est pour Jeanne Ferron toujours le grand défi de cette pratique, même après plus de 25 ans en tant que conteuse professionnelle.

Ce défi, est aussi pour Nidal Qannari à la source de son intérêt pour le conte. L’adresse directe au public, le moment de partage vécu avec les gens rassemblés autour d’une même histoire, la recherche d’un « ici et maintenant » sur scène a suscité son souhait d’être comédien au départ. Par le théâtre, le processus de raconter était pourtant déjà en place sans qu’il l’ait réalisé. Les pièces de théâtre, l’expression corporelle ou le conte constituent pour lui seulement des façons différentes de partager des histoires. Le conte comme pratique professionnelle est d’ailleurs venu plus tard dans son cheminement artistique, comme une façon ultime d’accéder à ce moment unique de rencontre avec le public, bien qu’enfant, il racontait déjà des histoires qu’il avait créé à ses compagnons de classe.

À ses yeux, le comédien se met bien souvent au service des projets d’un autre, tandis que le conteur peut choisir ses projets, les histoires qu’il veut raconter, et il peut même les écrire. Comparativement à Jeanne Ferron qui se concentre sur le répertoire traditionnel, Nidal Qannari livre autant de ses créations que des contes déjà existants, mais ce choix est pour lui secondaire. Qu’il ait emprunté le récit ou tout inventé, l’important à ses yeux, c’est d’arriver au point où, en tant qu’artiste sur scène, il arrive àparler aux spectateurs de quelque chose qui lui tient à cœur. C’est probablement pour cela qu’il met son métier de conteur au premier plan de sa carrière, pour atteindre toujours un peu plus ce lien privilégié avec le public.