Par Jacques Falquet

Mercredi 23 mai, 9h30, Espace 600, Grenoble

J’ai beaucoup aimé L’eau vive, alors je retourne voir Mélancolie Motte, cette fois dans un spectacle plus récent et tout à fait différent. La mer et lui est l’adaptation d’un ouvrage pour enfant d’Henri Meunier, du même titre. C’est un très beau livre, juxtaposant de courts textes poétiques avec des illustrations pleine page qui complètent le récit écrit. Il raconte l’histoire d’un capitaine qui, à la retraite, s’ennuie tellement de la mer qu’il va la chercher et la ramène chez lui. Une histoire d’amour, mais aussi une fable écologique, qui pose une question très actuelle : quel est l’effet de nos désirs sur le bien-être de la planète ? Mélancolie Motte s’en inspire librement pour créer une œuvre séduisante, relevant du théâtre d’objet autant que du conte. Tout au long du spectacle, présenté sur un plateau professionnel avec éclairage, elle manipule un objet improbable, quoiqu’approprié : une piscine gonflable, d’environ 5 pieds de diamètre, qu’elle transforme alternativement en mer, en tente, en amante, en coquillage, en masque de plongée ou en cape! On y trouve la même énergie, le même humour, la même intelligence, le même souci du détail et le même amour ludique des sons et des mots que dans L’eau vive, auquel s’ajoute un vocabulaire gestuel à la fois plein d’imagination et dépourvu d’affectation.

Lors d’une causerie, après le spectacle, Mélancolie Motte nous explique son parcours, qui me semble exemplaire à plusieurs égards. Sortie de l’École des Beaux-Arts, elle troque dans les marchés ses photos contre ce que les marchands sont prêts à lui offrir; elle découvre là un dialogue et un échange inimaginables dans une salle d’exposition, qui la mèneront vers le conte. Son premier spectacle, Contes du marché, est le prolongement de cette aventure; le récit de ses échanges avec les marchands forme un conte cadre qu’elle a travaillé avec Pierre Delye, un conteur français, qui est aussi auteur jeunesse. C’est lui aussi qui l’a aidée à composer le conte cadre de l’Eau vive. Avec La mer et lui, elle décide de s’inspirer de la littérature jeunesse, en ajoutant à son équipe un metteur en scène (Olivier Letellier, détenteur d’un Molière) et un éclairagiste. Pour Nanukuluk, son spectacle suivant, elle poursuit sur cette lancée en adaptant un film d’animation (L’Enfant qui voulait être un ours de Jannick Astrup) et fait appel cette fois à Alberto Garcia (lui aussi détenteur d’un Molière) pour la mise en scène. La collaboration avec Alberto Garcia Sanchez se poursuit dans La femme moustique, en accordant cette fois une attention particulière à la gestuelle, qui est chorégraphiée sur une musique créée spécialement pour le spectacle. Elle travaille maintenant sur un nouveau projet, encore une fois inspiré par un film d’animation, qui porte sur les relations interculturelles et sera basé sur une collaboration interculturelle. Précisons que Mélancolie Motte a suivi une formation longue à la Maison du conte de Bruxelles avec Hamadi et des stages avec Michel Hindenoch, Sotigui Kouyaté (le collaborateur de Peter Brook) et Norman Taylor (un disciple de Lecoq). Elle a aussi suivi pendant deux ans le laboratoire d’Abbi Patrix à Chevilly-Larue.

Ce que je trouve exemplaire dans ce parcours, c’est d’abord le souci de se former auprès de maîtres reconnus, puis celui de s’adjoindre des collaborateurs de premier plan, avec qui elle travaille à long terme. Le perfectionnisme est ici inséparable de l’humilité. Ensuite, c’est l’engagement dans le travail du conte : Contes du marché relate une expérience propre, tandis que Nanukuluk concerne la nécessaire séparation de l’enfant et de sa mère, un sujet qui la touche directement. Elle porte maintenant cet engagement dans la sphère sociale, avec La femme moustique, qui porte sur les dictatures domestiques et politiques, tandis que le nouveau projet concerne un sujet brûlant d’actualité, la cohabitation interculturelle. Mélancolie Motte trouve un équilibre particulièrement heureux dans le mariage de la tradition orale, de la littérature, de l’inspiration personnelle et de la pertinence sociale.

Une rencontre inspirante!