par Jacques Falquet

Cette année, La cour des contes mettait en vedette la famille Darwiche : Jihad et ses filles Layla et Najoua. Le programme incluait un spectacle de contes traditionnels à trois (Les Darwiche conteurs), une épopée de Jihad (L’histoire merveilleuse de Mamé Alàn), deux créations de Najoua (Point de fuite et Le gout des mots) et cinq récits orientaux de Layla (Les mille et une nuits). Pas banal, à une époque où la transmission familiale semble chose révolue! Je vous présente mes observations sur leurs spectacles dans l’ordre où je les ai vus.

Dans Point de fuite, Najoua Darwiche réfléchit à voix haute au hasard qui détermine nos destins, à la nostalgie du passé imaginé et aux choix qu’impose — ou non — la double origine (française et libanaise, dans son cas). Le sujet est grave au premier abord, mais l’artiste le traite en combinant de façon inattendue des réflexions, des extraits de carnets de voyages — parfois prosaïques et parfois poétiques —, un récit de famille, des contes de sagesse, une légende et des récits mythologiques. Elle présente ce collage comme une promenade ensoleillée au pays du Levant, une promenade pleine de surprises. Pour les Occidentaux qui ne connaissent du Liban que l’histoire terrible des trente dernières années, quel rappel salutaire que l’évocation d’un heureux mariage mixte, vécu dans une nature généreuse et devant une mer ensoleillée! Pour ceux qui, comme moi, s’imaginaient que la mythologie antique n’est que grecque ou égyptienne, quel joyeux dépaysement de découvrir Zeus poursuivant Europe sur une plage levantine ou Adonis aimant Astarté dans la montagne libanaise! Quel étonnement de découvrir, au détour d’une légende évoquant des amours aussi tragiques que celles de Roméo et Juliette, que la pourpre dont se revêtent nos cardinaux venait à l’origine d’un mollusque pêché à Tyr… Au final, c’est une acceptation joyeuse qui résout les questionnements : l’acceptation d’un destin forgé par les récits les plus anciens, sur une terre qui a toujours été un carrefour de civilisations et où les différences s’enrichissent au lieu de se contrarier.

Avec Mille et une nuits, Layla Darwiche plonge dans un répertoire qui fait le pont depuis quatre cents ans entre l’Orient et la Francophonie, mais aussi entre l’Orient et l’Occident. Longtemps, en effet, toutes les versions européennes du célèbre recueil étaient des retraductions de la traduction originale d’Antoine Galland. Il y a bien loin, cependant, entre les récits que la conteuse nous offre aujourd’hui et le texte littéraire du XVIIe siècle. Il est vrai qu’elle ne les a pas appris dans les livres, mais qu’elle les entend couler de la bouche de son père depuis son plus jeune âge. Moi qui pratique aussi les Contes des mille et une nuits, j’ai savouré la liberté de son interprétation, qui est d’un dynamisme très actuel. Elle sabre sans pitié dans les anachronismes, se débarrasse des personnages superflus et des digressions inutiles, recombine les récits pour leur donner une résonance nouvelle. Elle incarne à cet égard toute la force de la tradition orale, qui porte les récits d’hier pour éclairer les réalités d’aujourd’hui. Sa volonté de faire œuvre et de faire sens, sa fougue rafraichissante et la spontanéité de son contact avec le public vont m’inspirer longtemps.

Dans les Darwiche conteurs, père et filles se livrent à une joute enjouée où chacun et chacune rivalise d’audace pour saisir au vol le droit de conter le prochain conte. Ils nous invitent ainsi à naviguer au gré de leur fantaisie sur un patrimoine merveilleux qui nous emporte des rives de la mer Méditerranée aux côtes de l’océan Indien. La complicité qui les unit fait plaisir à voir autant que la sagesse des récits fait plaisir à entendre, mais ce qui touche vraiment, c’est d’être témoin d’une passation du savoir fondée sur l’amour et sur le désir : amour familial et désir de partage, bien sûr, mais aussi amour de l’humanité et désir d’une parole vraie.

Dans L’histoire merveilleuse de Mamé Alàn, Jihad Darwiche nous amène sur le chemin des épopées, pour nous faire assister à la confrontation fatale de l’amour, de l’honneur, du pouvoir et de la fourberie. Je m’intéresse aux épopées depuis une dizaine d’années et, à chaque fois que j’en découvre ou redécouvre une, j’ai le même choc : les tragédies qu’on y décrit, les déchirements de leurs acteurs, je les reconnais. Comment cela est-il possible? Comment cette parole peut-elle rester si proche après avoir franchi les millénaires et traversé les continents?  En y réfléchissant, je me dis qu’il y a la matière, d’abord, qui est intemporelle : l’impuissance face au destin qui nous emporte et nous écrase ; la faiblesse de la noblesse de cœur face à l’appétit de pouvoir ; la conviction que la fidélité au devoir ou au désir est notre seule rédemption. C’est bien ce qu’on trouve dans l’épopée de Mamé Alàn, jeune prince kurde subjugué par un amour prodigieux qui le mènera à sa perte. Chaque personnage suit son destin vers une catastrophe qu’il voit venir, mais refuse d’éviter.  Ce qui est fascinant, c’est que, pour être fidèle à ce destin, chacun pose des gestes contre nature : le héros fuit le combat, la brute protège son ennemi, la femme bafouée fait honte aux guerriers. C’est cela aussi qui est si touchant et si familier, je crois : l’impuissance, le courage, la contradiction. Et puis, il y a la manière, qui est ici très actuelle. Jihad Darwiche annonce d’emblée le récit comme une histoire d’amour, vécue dans une société qui fait de l’hospitalité un devoir sacré. Ce parti pris affine notre oreille et nous éveille à la fois au familier et à l’étranger. Le conteur donne ensuite le récit avec la sobriété si efficace qu’on lui connait, s’enracinant dans le concret et prenant soin de situer les auditeurs au moment opportun grâce à des rappels généalogiques ou géographiques. Évitant les envolées poétiques, l’exacerbation des sentiments et la scansion solennelle qu’on associe parfois aux épopées, il s’efface devant la force du récit, pour la laisser nous emporter. Cette force, à mes yeux, n’a rien à envier au souffle des grands récits français qui m’ont formé ; je pense aux œuvres de Chrétien de Troie, de Racine et de Victor Hugo – dont, curieusement, je comprends tout à coup la dimension épique. Comme toutes les épopées, L’histoire merveilleuse de Mamé Alàn n’est pas un spectacle facile, mais Jihad Darwiche en fait à la fois une leçon de conte, une leçon d’ouverture culturelle et une leçon d’humanisme.