par Jacques Falquet

J’ai rarement eu l’envie ou l’occasion de revoir des spectacles de conte ; Femmes pirates, c’est la troisième fois en dix ans et c’est celle que j’ai préférée. Le spectacle n’a pas changé, pourtant. Alors, est-ce mon regard qui a évolué ? Peut-être… Deux choses sont certaines : Nadine Walsh en maitrise toutes les subtilités à force de le présenter et, surtout, le temps et le travail ont fait d’elle une conteuse magnifique, capable d’exploiter les multiples registres de la narration, de l’émotion et du geste avec une agilité et une profondeur magistrales.

Ce spectacle me bouscule depuis le début, autant par son sujet que par son genre, sa composition et son traitement. Le sujet est l’histoire de deux femmes —Ann Bonny et Mary Read — qui se sont fait passer pour des hommes et sont devenues pirates, au XVIIIe siècle. Leur destin extraordinaire bouleverse les stéréotypes sexuels : de soumises, elles deviennent guerrières ; de promesse de vie, elles deviennent menace de mort. Sans compter que ces deux « faibles femmes » résisteront seules — mais férocement — à la capture de leurs camarades masculins, ivres morts. Leur aventure invite aussi à une traversée des apparences : c’est en se travestissant que les héroïnes réussissent à s’affranchir, donc à être elles-mêmes, alors que c’est la prison qui les ramène à leur sexe. Autre paradoxe, les pirates élisaient leurs chefs, libéraient les esclaves et partageaient équitablement leur butin, contrairement aux pouvoirs coloniaux qui les pourchassaient.

Sujet d’une grande richesse, donc, mais qui force à aborder un genre périlleux. La fonction du récit, c’est d’ordonner le monde, de donner du sens à une réalité qui en a bien peu. Dans un récit biographique comme Femmes pirates, le grand risque, c’est de laisser les faits — ou ce qu’on croit en connaître —entraver cette recherche de sens. Nadine Walsh a évité ce piège en se concentrant sur les trois moments clés de la vie des deux héroïnes : celui où elles ont masqué leur féminité ; celui où elles sont devenues pirates ; et celui où elles ont révélé leur féminité. Ces points tournant ont structuré le récit biographique et déterminé sa progression dramatique. Ce qui fait la force de l’œuvre, cependant, c’est une composition et un traitement qui l’inscrivent au cœur de l’actualité. 

Le projet de Nadine Walsh, en effet, n’est pas de présenter une curiosité historique, mais d’évoquer, à travers les deux rebelles, la situation des femmes d’aujourd’hui. Elle le fait par une composition en collage et une manipulation du suspense. Prenant de court les spectateurs, elle débute le spectacle en évoquant le mythe de Lilith, première femme d’Adam selon une tradition talmudique, qui préféra quitter le Paradis plutôt que de soumettre à son mari. Puis elle décrit le harcèlement dont elle a été personnellement victime lors d’un voyage à Paris, et la fureur que l’incident a fait surgir en elle. Elle enchaîne ensuite l’histoire des femmes pirates, sans explication. À la conclusion de cette histoire, elle termine le spectacle en nous confiant que sa fureur parisienne l’a quittée, comme si la violence intérieure menait à une impasse comparable à la destinée tragique de ses héroïnes.

À ce jeu de miroirs, où chaque sous-récit éclaire les autres, le metteur en scène, Albert Garcia-Sanchez, a ajouté un stratagème cinématographique pour briser la linéarité du récit chronologique : l’histoire des femmes pirates débute par l’abordage qui précède leur capture, puis on la suspend en pleine action pour retracer le parcours des héroïnes depuis l’enfance jusque là, et reprendre l’action là où on l’avait laissée en suspens. La mise en scène, très énergique, fait aussi appel à des changements de registre (onomatopées et gestuelle bédéesques, scansion) pour varier le récit.

Cette audacieuse composition est complétée par une écriture très particulière, que je qualifierais de « corporelle ». Nadine Walsh nous fait littéralement entrer dans la peau des héroïnes, en se concentrant sur leurs sensations physiques : celles qui sont imposées par l’extérieur —promiscuité, odeurs, force des éléments—, mais celles aussi qui surgissent de l’intérieur —amertume, désir, fureur— en balayant toute fausse pudeur pour nous confronter à la crudité du réel.  

Je salue le courage et la sensibilité de la conteuse, qui rend hommage à la force de caractère de deux femmes qui ont osé se tenir debout, sans apologie ni sermon, pour nous faire réfléchir aux réalités et aux choix d’aujourd’hui.