par Jacques Falquet
en direct du festival La cour des contes de Plan-les-Ouates

Ce matin, j’ai rendez-vous avec Lorette Andersen. Pilier du milieu du conte à Genève depuis 1993, elle donne de la formation et présente des spectacles autant pour le public adulte que pour la jeunesse. Je l’avais croisée l’an dernier, mais c’est la première fois que je vais la voir sur scène, dans un spectacle intitulé Au pays du corbeau. À l’avant-scène un grand tambour plat est suspendu comme une lune, sur laquelle on devine la silhouette d’un corbeau. Derrière, autour d’une chaise, sont rassemblés des luths et des flûtes à l’allure asiatique; c’est la place du musicien, Michel Abraham, qui s’installe le premier. Lorette Andersen entre ensuite et commence à raconter comment Corbeau s’est créé lui-même, à partir de rien, avant de créer le monde puis d’y apporter la lumière, qu’il n’a pu voler qu’avec l’aide d’une femme pour illuminer le monde, et enfin d’y installer l’équilibre entre le jour et la nuit. C’est un récit partagé par les Haïdas et les Tutchones du Nord-Ouest canadien, dont je ne connaissais qu’un seul épisode; j’ai découvert les autres avec grand plaisir. Corbeau est un trickster, cette créature mythologique propre aux cultures amérindiennes, qui prend aussi des formes comme celles du coyote ou de l’araignée. À la fois sages et vauriens, ce sont des apprentis-sorciers qui passent leur temps à se transformer pour transformer le monde, avec des résultats qui sont parfois bénéfiques et parfois catastrophiques.

Le spectacle se poursuit avec trois autres très beaux récits nordiques, un du répertoire sibérien et deux du répertoire inuit. Le récit sibérien met en scène un berger de rennes maltraité par sa famille; paradoxalement, ce sont les loups qui le protègeront; paradoxalement encore, c’est sous la forme d’un chien qu’il gagnera l’amour d’une femme farouche. Le premier récit inuit porte sur une humaine qui élève un ourson dont la mère a été tuée par les chasseurs de son village; une fois adulte, l’ours blanc retournera vivre avec les siens, mais les chasseurs concluront un pacte pour le protéger. Je trouve particulièrement émouvante cette façon d’illustrer l’interdépendance de l’homme et de la nature, en incarnant dans l’amour maternel et l’amour filial les liens qui existent entre l’homme et l’ours, c’est-à-dire entre l’homme et la nature. Cela leur donne une force spirituelle qui va bien au-delà de ce qu’on appelle « écologie ». Le second récit inuit, qui conclut le spectacle, nous plonge dans l’ambiance shamanique qui rend le patrimoine polaire si riche et si mystérieux. Par jeu, une jeune fille se souhaite un os de baleine pour mari; aussitôt un baleine l’emporte et l’installe dans une maison qu’il bâtit de sa propre peau et de ses propres os. Il la nourrit de sa chair, mais la retient prisonnière. La jeune fille finira par s’échapper, avec l’aide de son père, grâce à une ruse qu’on retrouve dans certaines versions du Petit chaperon rouge. Ces thèmes de dévoration, de transformation, d’enlèvement et de fuite évoquent un monde implacable, dominé par des forces qui nous dépassent.

Lorette Anderson présente ces récits de façon très rythmée, avec un accompagnement musical particulier; Michel Abraham, en effet, est un spécialiste de la musique mongole. Le son de ses instruments, et surtout de sa voix, car il chante aussi, des chants de gorge étranges et gutturaux, amplifient le sentiment d’étrangeté qui se dégage des histoires. Des refrains et des silences ponctuent ce mariage de mots et de musique pour laisser respirer l’auditoire, dans une prestation où la vérité s’habille d’une ironie rafraîchissante.