par Jacques Falquet
en direct du festival La cour des contes de Plan-les-Ouates

Le festival La cour des contes est très généreux envers le public jeunesse. Il lui consacre presque la moitié de sa programmation, dans des volets intitulés « Bambino » (3ans et moins) et « Tous publics » (à partir de 6 ans). Le conte y côtoie la musique, le théâtre d’ombres, le théâtre d’objet et, même, l’improvisation. J’ai vu trois de ces spectacles pour enfants, très différents les uns des autres. J’ai un grand respect pour les artistes spécialisés en jeune public, qui s’adaptent aux capacités particulières de chaque groupe d’âge en mobilisant des connaissances, une imagination et une générosité impressionnants.

Jérôme Aubineau a créé Réveil-maman à partir de rencontres avec des enfants, qu’il a fait parler de leur coucher et de leur réveil. Vous l’aurez deviné, le réveil-maman, c’est la maman réveil-matin qui réveille gentiment d’abord, pour insister ensuite et finir par s’impatienter quand le bambin n’obéit pas… Mais voilà, le petit garçon qui est le héros du spectacle ne veut pas se coucher le soir et ne veut pas se lever le matin. Lui, entre les assauts matinaux de son réveil-maman, il rêve… Pour traiter de cet affrontement quotidien, Jérôme Aubineau fait appel à une structure classique : les péripéties du coucher et du lever forment un conte cadre, dans lequel les rêves s’insèrent comme des parenthèses. Je craignais que les petits aient du mal à suivre, mais pas du tout : le conteur situe sans mal son public grâce à des repères musicaux et des formules-refrains, souvent participatives. Présenté devant un immense drap bleu nuit, constellé d’étoiles lumineuses, le spectacle est ponctué par des chansons entraînantes (accompagnées par les belles mélodies jazzées de Basil Gahon) et par la gestuelle séduisante du conteur, qui est aussi danseur. Lutin bondissant capable de suspendre son élan en plein vol, il offre l’un des plus beaux exemples d’intégration du mouvement au conte que j’aie pu voir. Chose remarquable, ce spectacle tout en finesse et en poésie n’a jamais été écrit : Jérôme Aubineau l’a créé et le fait vivre dans la pure oralité, malgré la contrainte qu’impose la collaboration avec un musicien.

Le spectacle Tout rond, lui, vise carrément les bouts de choux (un à deux ans). Imaginez le défi! À cet âge-là, les enfants ont peu de vocabulaire et une conscience très limitée du temps et de l’espace; pour eux, la musique des mots prime sur leur sens et chaque image est une aventure en soi. Sans compter qu’ils ont la bougeotte! Dans ces conditions, comment capter leur attention ? On le comprend, le conteur qui s’adresse à eux fait un travail très particulier : il simplifie l’intrigue, illustre énormément par le ton, le geste et les accessoires, et juxtapose des éléments susceptibles d’intéresser les enfants même s’ils n’en perçoivent pas les liens de cause à effet. C’est ce que fait Thierry Bénéteau, dans ce spectacle de théâtre d’objets où tout… est rond : un globe lumineux qui change de couleurs, un carrousel où tournent de minuscules personnages, une tambourine qui devient mer ou chemin, un mini-acccordéon étiré en arc de cercle qui se fait coque de bateau, et ainsi de suite. Avec des accessoires et des figurines d’une conception à la fois ingénieuse et dépouillée (ils imitent les bricolages enfantins), il crée des chapelets de moments magiques dont le charme a séduit l’auditoire. Autre originalité du spectacle, il emploie régulièrement, dans sa narration et ses chansons, un patois vendéens étonnamment proche du québécois. J’ai trouvé très riche cette idée d’offrir aux enfants un autre français, dont la musique à la fois exotique et familière enrichit la découverte du langage.

Redondaine fait référence à Redon, la ville de Gigi Bigot. C’est aussi le première fois que j’entend cette grande routière du conte, qui travaille auprès des enfants en puisant dans les répertoires traditionnels du monde entier. Elle a la particularité de conter ces histoires dans un français populaire où se glissent des mots de gallo, le patois roman de Haute-Bretagne. Ce langage oral, loin des préceptes scolaires, fait la joie des enfants. Gigi Bigot en fait résonner  chaque syllabe, comme on construit un édifice brique par brique; cela donne à ses récits une rythmique percussive dont l’efficace est redoutable. Très détendue dans sa prestation, elle n’hésite pas à prendre les enfants à témoin ni à les faire participer au récit. Les contes qu’elle nous a présentés,  originaires de la Russie, de l’Île Maurice et de la Bretagne mettent tous en scène des petits, mais des petits qui ne se découragent jamais, des héros en qui chaque enfant peut se reconnaître. Qu’il s’agisse de Le petit bonhomme haut comme trois pommes (qui va chez le roi des bêtes pour chercher la force qu’il lui faut), de Namcoutiti (qui triomphe d’un loup grâce à ses amis) ou de Yan-Maï Padpanik (qui finit par trouver un trésor, à force de se mettre les pieds dans les plats), elle démontre de manière éclatante que le conte — et le contage — traditionnel touche les enfants d’aujourd’hui autant que ceux d’hier.