par Jacques Falquet
en direct du festival La cour des contes de Plan-les-Ouates

J’ai découvert la conteuse belge Anne Borlée à Sherbrooke, il y a deux ans. C’était dans le spectacle Figures de proue, dirigé par Myriam Pellicane, qui a bouleversé la conception qu’on se faisait du spectacle collectif dans le milieu du conte. On y trouvait une direction artistique et un travail choral exceptionnels, qui ont beaucoup inspirés ma formation « Conter en chœur ». Anne Borlée y apportait une contribution audacieuse, une parole forte et une présence enjouée. Amateur du répertoire russe, j’étais impatient de découvrir son spectacle sur Baba Yaga, la sorcière.  

Baba Yaga est une adaptation du conte traditionnel Vassilissa-la-belle, l’un des plus connus de la collection publiée par Alexandre Affanasiev au milieu du XIXe siècle. Voici l’histoire :  Avant de mourir, une mère confie à sa fille une poupée secrète, qui prendra soin d’elle pourvu qu’elle la nourrisse. Le père se remarie, mais la marâtre décide de se débarrasser de Vassilissa, qui porte ombrage à ses propres filles. Sous prétexte de chercher du feu, elle l’envoie chez la sorcière, espérant qu’elle se fera dévorer. Baba Yaga impose à l’héroïne des taches impossibles, que la poupée réalise à sa place. Impuissante à duper Vassilissa, la sorcière la renvoie chez elle avec le feu demandé, qui réduira en poussière la belle-mère et ses filles. Vassilissa s’installe ensuite à la ville, où une vieille femme lui apprend à tisser si bien qu’elle gagne la main du tsar.

La version qu’en donne Anne Borlée est remarquable, autant par sa théâtralité que par son actualité.Du côté de la théâtralité, elle propose une scénographie à dominante de rouge qui concerne la salle autant que la scène : les spectateurs sont accueillis par un chaudron-sculpture, et doivent traverser un rideau de filaments qui marque l’entrée dans un monde onirique, éclairé en clair-obscur. L’artiste s’appuie aussi sur une trame sonore très contemporaine, combinant jazz, rock, hip-hop et électronique, exécutée en direct par Gilles Kremer. Enfin, des costumes et des maquillages sobres et efficaces marquent la présence de l’une et camoufle celle de l’autre. Sur le plan de l’interprétation, Anne Borlée emploie un débit légèrement scandé et une prosodie répétitive qui donnent au récit un caractère lancinant et solennel. Son jeu très physique passe de la danse expressionniste à une gestuelle simplement évocatrice. Par exemple, dans la première partie du conte, elle traduit l’un de ses motifs les plus mystérieux, celui des bras sans corps qui travaillent pour Baba Yaga, par l’amplification fantastique d’un geste incantatoire de la sorcière. Dans la deuxième partie, ce  geste est très subtilement repris par Vassilissa, laissant entendre que sa maitrise du filage participe du même pouvoir que celui de la sorcière.

Du côté de l’actualité, Anne Borlée bouscule les conventions du conte pour développer la psychologie des personnages traditionnels. En quelques touches saisissantes, elle réussit à illustrer le drame que représente la mort de la mère pour la fille et pour le père, la perversité psychologique de la belle-mère, la bienveillance de la lignée féminine qui veille sur Vassilissa. Elle explicite aussi trois motifs* fondamentaux du conte pour affirmer la force intérieure de l’héroïne. D’une part, en faisant s’exprimer la poupée par la seule voix d’un tambour, qui bat comme un cœur, elle l’associe implicitement à l’intuition.  D’autre part, elle laisse Vassilissa puiser en elle-même la force d’accomplir les tâches impossibles. Enfin, elle lui fait s’approprier la tunique merveilleuse que la tradition destine au tsar, affirmant son individualité plutôt que sa fonction d’épouse.

Tout cela donne un spectacle envoûtant et émouvant, où l’actualisation des symboles anciens nous invite à traverser les apparences. Très personnel, mené avec intelligence et rigueur, il efface les frontières entre conte et théâtre. Je l’ai beaucoup aimé.

*En conte, un « motif » est un épisode court et complet.