par Marine Pouyfaucon et Jan-L. Munk

Silence… Il y a de + en + d’étrangers dans l’monde… Occupé… Allo, tu m’entends?

Les premières paroles sont prononcées en silence, dans le mouvement où tranquillement des sons à partir d’instruments s’installent. Aucun son, aucun geste n’est anodin. Comme spectateurs, nous sommes graduellement invités dans un labo intime, son cerveau créateur. Margarida Guia se risque sous nos yeux; nous disons bien «se risque» malgré le fait que son spectacle est tout préparé, elle se risque, car elle nous propose des ajustements continus.

Trop de fleurs, trop de parfums…

Margarida ouvre des tiroirs de sa propre mémoire, d’où elle sort des bribes de rêves et de souvenirs, de comptines, de chansons populaires, de berceuses de son enfance, de nos enfances, réagencées, retordues même, pour nous.

Ce ton d’innocence, frôlant la légèreté, mais malgré tout sous-tendu par une pleine conscience et un ancrage dans la réalité, atténue le caractère anxiogène de ses propos tout en nous remuant dans nos émotions.

Pour votre sécurité, votre chambre à coucher est équipée d’une vidéo surveillance…

Des pas de danse, des incantations hypnotiques, des offres d’emploi absurdes dans un monde devenu, malgré ce qu’on aimerait admettre, robotisé, orwellien, où les «après le bip sonore» dénoncent un système d’hypercommunication virtuelle déshumanisant à outrance, créant des pseudo-contacts.

Silence, murmures, chuchotements, écoute, ceux qui n’arrivent pas, ceux qui s’éclipsent…

En juxtaposant des textes en français, en portugais, en langue inventée ou inconnue, elle confronte les traîtrises des phrases qu’on banalise, tellement qu’à force de les entendre dans nos quotidiens, on ne les écoute plus. Avec ses émotions, ses «allô tu m’entends», elle nous conduit au-delà des impostures aveuglantes de ces paroles. Elle supplie avec urgence notre écoute plus humaine, plus proche de notre nature, pour prendre soin de l’autre.

Voix par écho… couleurs, sons, images.

Les sons, de sa voix et de ses instruments, se transforment devant nous comme des ondes à travers l’espace. Avec toute leur perméabilité, ils prennent une forme intemporelle, comme dans un mode de science-fiction… jusqu’à adopter un état de permanence hors de portée logique. Elle explore, allant des registres de la Callas jusqu’à ceux plus so(m)bres de Chavela Vargas. Telle une prêtresse, elle nous envoûte jusque dans les rythmes jazzants du fado. La musicalité des mots se fait sortilège bienfaisant: elle ne nous laisse pas suspendus dans ce monde tout croche, mais nous conduit vers une beauté encore présente, et toujours à célébrer.

On frissonne… on respire… on écoute… oui, maintenant on entend.